Pourquoi le travail fascine les cinéastes ?

Publié le 25 mai 2017 par Lemondeapres @LeMondeApres

"Le travail est redevenu un thème du cinéma et du documentaire" constate Jean-Paul Géhin, enseignant-chercheur en sociologie du travail à l'université de Poitiers. Selon lui, les cinéastes sont fascinés par le travail : ils veulent en saisir les évolutions, les rendre visibles et lisibles car " tout cela se déroule dans une certaine opacité, dans les lieux privés de l'entreprise, loin de tout regard. "

Depuis 2010, documentaires et fictions se côtoient chaque année au festival Filmer le travail de l'université de Poitiers. Les œuvres présentées nous rappellent que le monde du travail est composé d'une pluralité d'univers et de réalités confrontés à des problématiques identiques : " La dégradation des conditions de travail et la souffrance des salariés occupent une large place, ainsi que le discours managérial, les processus d'aliénation, l'éclatement des collectifs." note Jenny Delécolle, chargée de mission à l' Anact qui soutient le festival.

Dans le cinéma contemporain, le travail est principalement traité sous l'angle de la vie au sein des organisations. Cette approche est d'autant plus intéressante qu'elle fait coexister sous un même genre documentaire et fiction.

Pourtant, la représentation cinématographique du travail n'a cessé d'évoluer.

Au cours des années 1920-1930, des Chaplin ou encore des Eisenstein abordent la thématique de l'emploi à travers les ravages sociaux et économiques de l'industrialisation. Ces œuvres portent un manichéisme exacerbé et sont ancrées dans une idéologie de lutte des classes.

Durant la période de 1930-1960, à l'instar de Renoir ou de Grémillon, le cinéma s'inscrit dans les identités de classe. Les représentations de l'ouvrier et du métier sont plus romanesques et moins misérabiliste.

A partir des années 1970, l'objet travail disparaît du paysage cinématographique à mesure que la classe ouvrière recule dans la société. La tertiarisation et la moyennisation ont été peu abordées en tant que telles. Dans ce contexte, coïncidant avec la crise pétrolière et l'apparition d'un chômage de masse, le travail va être éclipsé par la question sociale dans les représentations cinématographiques.

Il faudra attendre l'apparition de la souffrance mentale et du stress liés au travail pour réveiller l'intérêt des cinéastes. Pour se saisir de ces questions, le cinéma va infiltrer l'entreprise. A l'instar du réalisateur et documentariste Jean-Robert Viallet, le cinéma s'intéresse de plus en plus au management et aux transformations des organisations comme générateurs de conflits, individuels et collectifs : "au fil des mois d'immersion dans quelques entreprises, ce qui a retenu mon attention, c'est la puissance du discours managérial, son caractère univoque, voire manipulateur, et son décalage par rapport à la réalité du travail des salariés. "